Devant le juge, Lula prend le Brésil à témoin

Candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2018, l’ancien président brésilien a comparu mercredi 10 mai devant un tribunal fédéral pour répondre des soupçons de corruption qui pèsent sur lui. Comme le juge qui le convoquait, il a donné à l’événement une tournure très politique.

Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondante.-  « Sois le bienvenu. La république de Curitiba t’attend à geôle ouverte. » Les panneaux publicitaires éparpillés dans la ville, payés par un mouvement soutenant le juge Sérgio Moro, annoncent la couleur. Ce mercredi 10 mai, le Brésil entier a scruté Curitiba. Dans cette ville du sud du pays, la tension était palpable. Plusieurs milliers de militants sont arrivés en bus pour soutenir l’ex-président Lula venu à la première audience de son procès. Les affrontements que l’on pouvait craindre n’ont toutefois pas eu lieu. Il faut dire qu’avec 1 700 policiers déployés aux alentours du palais de justice, le dispositif avait de quoi impressionner.

Depuis plusieurs jours, les médias se délectaient dans l’attente de ce face-à-face entre l’ancien président et le juge Moro, deux personnalités adulées, chacune par une partie de la société. Luiz Inácio da Silva, dit Lula, le président le plus populaire de l’histoire brésilienne qui, après deux mandats, a quitté son poste en 2010 avec 87 % d’opinions favorables. Face à lui, le juge Sérgio Moro, devenu un héros auprès d’une frange de la population pour sa pugnacité dans le cadre de l’opération « Lava Jato », immense enquête anti-corruption.

L’ex-président, cité plusieurs fois par des délateurs dans le cadre de l’opération “délation primée”, rencontre pour la première fois le juge Moro en tant qu’accusé. Lula avait dénoncé les agissements de la « république de Curitiba » qu’il juge obsédée par sa condamnation. L’ex-president (membre du PT, le parti des travailleurs) est notamment accusé d’avoir reçu 3,7 millions de reais (1 million d’euros) de pots-de-vin au travers de différents avantages, notamment un triplex dans une ville du littoral de l’État de São Paulo dont l’accusation lui attribue la propriété.

Un round d’observation

En réalité, ce mercredi 10 mai, rien ne se jouait vraiment à Curitiba : juridiquement, Lula ne risquait pas grand-chose. Un ministre du STF ( Suprême Tribunal Fédéral) s’est même fendu d’un commentaire pour calmer les esprits. « Il n’y a aucune preuve pour le moment. Il faut arrêter avec cette manie d’inverser l’ordre naturel du procès criminel. » Le verdict ne sera pas rendu avant plusieurs semaines et cette phase du jugement ressemblait plus à un round d’observation. « Si le juge Moro avait eu des éléments pour larrêter, il laurait fait avant. Lula nétait même pas obligé de répondre à ses questions. Il aurait pu garder le silence », explique Edson Knippel, avocat à São Paulo. Au bout du compte, malgré l’hystérie médiatique autour de cette déposition, tout s’est passé comme prévu, affirme Marco Aurélio Nogueira, professeur à la faculté de droit de l’Université de São Paulo : « Moro a présenté son dossier, Lula a nié, puis il a titillé le juge sur sa partialité et a dénoncé la couverture médiatique tendancieuse.»

Rassemblement des partisans de Lula à Curitiba,
                  mercredi 10 mai. © Reuters                                                        Rassemblement des partisans de Lula à Curitiba, mercredi 10 mai. © Reuters

Politiquement, ce fut au contraire le grand déballage. « Ce procès est très important pour l’avenir politique de Lula, candidat à l’élection présidentielle de 2018. C’est indéniablement l’homme politique le plus populaire du Brésil. Donc forcément, chacune des étapes de ce procès va être scrutée par ses ennemis comme par ses alliés. D’ailleurs, Lula lui-même cherche à politiser ce procès », estime Nuno Coimbra, chercheur à l’université de São Paulo. « Il affirme que ce procès ne repose sur aucune preuve. Qu’il vise juste à l’empêcher de se représenter, qu’il est persécuté… Lula est très fort pour imposer sa version de l’histoire. Et c’est le grand enjeu de ce 10 mai. » Après son audition, l’ex-président a fait un discours confirmant sa volonté de se présenter en 2018. Une nouvelle fois, devant un parterre de militants acquis à sa cause, il a accusé ses adversaires de vouloir enterrer sa candidature.

Lula n’est pas le seul à instrumentaliser ce jugement. Les membres de Lava Jato ont leur propre projet politique qui vise à moraliser la vie publique, affirme Nuno Coimbra : « Après le scandale du Mensalão [un scandale de corruption sous le premier gouvernement Lula], une partie du pouvoir juridique, des jeunes magistrats récemment formés, se sont rendu compte que les puissants et les riches pouvaient aller en prison, que le règne de l’impunité commençait à prendre fin pour cette partie de la population. Ils ont voulu continuer sur cette voie et ça a donné le Lava Jato. » L’avocat Edson Knippel considère toutefois que « la sphère politique n’aurait pas dû contaminer la sphère juridique, malgré les enjeux de ce procès ». Mais dans un pays divisé qui se déchire sur ces questions depuis deux ans, il était difficile de tenir la politique éloignée de cette procédure. 

« Le Brésil est totalement polarisé depuis les dernières élections présidentielles de 2014. Et le phénomène s’est accentué avec l’impeachment de Dilma Rousseff. Le moindre fait impliquant Lula prend des proportions gigantesques. » Rien de nouveau n’est d’ailleurs sorti de cet interrogatoire, les informations étant déjà publiques depuis longtemps. Les unes racoleuses de deux hebdomadaires à grand tirage, présentant le juge et l’homme politique sur un ring, annonçaient un événement juridique inexistant. Lula a d’ailleurs largement accusé ces médias pendant sa déposition et à sa sortie : « Aujourd’hui, l’accusation est bien plus basée sur les unes de journaux et des revues que sur les questions que l’on m’a posées. »

La bataille symbolique a pourtant bien eu lieu. Lula a largement emporté face à un juge qui s’est parfois laissé piéger par la répartie de l’accusé. Pour les adversaires de l’ex-président , le simple fait d’être accusé est une preuve de sa culpabilité. « Au bout du compte, ceux qui prennent Lula pour un saint continueront à le faire et ceux qui l’accusent d’être le responsable de tous les maux du pays ne changeront pas d’avis. Même si les accusations ne sont pas prouvées au terme du procès », constate le professeur Marco Aurélio Nogueira.

Les juges et abus de pouvoir

Pour Nuno Coimbra, « ce procès est avant tout un test pour nos institutions judiciaires. Le juge Moro et ses collègues sont dans une position très difficile et doivent lutter contre la corruption sans outrepasser leurs prérogatives. Il existe un vrai risque que les limites légales ne soient dépassées ». L’attitude de Sérgio Moro, principale figure médiatique de l’opération, est souvent critiquée. En mars 2016, la décision d’envoyer la police fédérale au petit matin chez l’ancien président, pour l’amener simplement à témoigner dans une affaire où il n’était pas accusé, devant les caméras de toutes les télévisions, lui est fortement reprochée. Quelques jours plus tard, la divulgation d’une écoute illégale entre les présidents Lula et Dilma Rousseff, provoque un large débat sur son rôle dans le cadre de l’opération, y compris au sein du pouvoir judiciaire. Largement reprises par les médias, ces écoutes ont eu une influence décisive dans le processus d’impeachment en fragilisant encore plus Dilma Rousseff. Il s’est plus tard excusé mais aucune sanction n’a été prise. 

Sérgio Moro cherche ainsi à s’assurer le soutien de la population afin de protéger l’opération Lava Jato des hommes politiques qui cherchent à la fragiliser. « Si les hommes politiques réussissent à changer la législation par exemple, l’opération peut être enterrée. C’est pour cela que, même si ce n’est pas le rôle d’un juge, il cherche à mobiliser la population. Parfois directement au travers des réseaux sociaux », estime Nuno Coimbra. Même Reinaldo Azevedo, éditorialiste très conservateur et ennemi acharné de Lula, a critiqué l’attitude du juge Moro qui, dans une vidéo publiée quatre jours avant la déposition de Lula, a directement donné des indications sur l’attitude que ses partisans devraient adopter.

La défense de Lula espère d’ailleurs la nomination d’un nouveau juge affirmant que Sérgio Moro a « abusé de son autorité » en obligeant l’ex-président à venir déposer en mars 2016. Mais, comme lors des précédentes tentatives, le STF a une nouvelle fois refusé cette requête. Marco Aurélio Nogueira reconnaît que le juge est totalement partial, mais assure que cela n’est pas un motif pour l’éloigner. « Les juges qui s’attaquent à la corruption en politique ont leurs idées, ce sont des hommes après tout. Souvent, on les accuse de n’attaquer qu’un seul parti quand en réalité ils se confrontent à la classe politique tout entière.

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La surmédiatisation de l’opération et de ce procès représente malgré tout une faute éthique : « C‘est l’un des grands problèmes de cette procédure. Le principe de publicité doit être appliqué avec parcimonie. Exposer la vie des accusés, divulguer des faits confidentiels n’est pas correct. Le juge Moro devrait s’assurer que cela n’arrive pas, plutôt que de l’encourager comme il fait. La corruption doit être combattue avec rigueur, mais sans excès venant de ceux censés appliquer la loi de manière correcte. » D’autant que d’autres juges ne cherchent même pas à sauvegarder les apparences et prennent ouvertement parti contre le Lula. Une juge qui a interdit l’installation de la caravane de soutien à Lula sous le prétexte « d’empêcher des débordements » a dû effacer son profil Facebook rempli de publication anti-PT. Une autre juge a décidé sur sa seule initiative, et non à la suite d’une dénonciation comme la procédure légale l’exige, la fermeture de l’institut Lula sous le prétexte qu’il aurait servi à abriter des “réunions illégales”.


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